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    L'enfant d'eau
    Jonathan et Christiane de Seze 1

    Balayer son ego n'est pas rien, même auprès des dauphins

    Jonathan a trois ans lorsque le diagnostic de la maladie tombe et plonge ses parents et ses quatre frère et sours dans la perplexité et la révolte. Depuis 1943, année ou le psychiatre Leo Kanner fut le premier à décrire ce syndrome, l'autisme est resté une énigme. On ne sait toujours pas si son origine est biologique ou psychologique. On constate en revanche que ce handicap touche le traitement de l'information par le cerveau et entraîne des troubles du comportement et de la communication verbale et non verbale.

    Jonathan ne réagit pas comme les autres enfants aux approches, aux sourires, aux contacts sociaux. Il s'isole souvent et ne parle pas.

    «Lorsque cette maladie fait irruption dans votre vie, vous dérapez, vous refusez d'y croire, explique doucement Christiane de Seze. Les mois qui suivent sont difficiles, monstrueusement tristes. La révolte, la peur, le sentiment d'injustice nourrissent vos jours, gangrènent vos nuits, déforment votre regard vis-à-vis de cet enfant que vous envisagez parfois, malgré vous, en terme de fardeau, de douleur, de gêne. Vous ne supportez plus de le voir ni de croiser le regard apitoyé ou réprobateur des autres. Ces regards-là vous tuent à petit feu, vous désignent coupable. Vos amis proches s'éloignent, vous-même prenez vos distances avec d'autres relations parce que vous avez peur des critiques. C'est une révolution interne qui prend des allures de guérilla. Le combat est difficile, les déceptions sont fréquentes. Puis vient le moment où l'on peut dépasser la souffrance, où cette douleur qui s'est exercée dans la rage, curieusement, vous pacifie, vous rend calme, maître de vous; où la sérénité reprend le dessus comme s'il avait fallu toutes ces peurs, ces vertiges, cette lutte pour se réinstaller et s'amarrer de nouveau au réel, ralentir et trouver dans I'amour les clés pour échapper à l'emprise de la pression sociale. Grâce à mon enfant, tout ce cheminement m'a donné la capacité d'aimer et de comprendre l'autre.

    A cinq ans, Jonathan ne cherchait pas à jouer avec son frère jumeau, ni avec moi ou le reste de la famille ; il ne semblait pas nous voir, nous n'attirions visiblement pas son attention. En revanche, j'ai remarqué qu'il se montrait très attiré par les animaux et par l'eau dans laquelle il faisait preuve d'une grande aisance. Sa joie était visible. Etre heureux mène à l'epanouissement. J'ai donc projeté de nous retrouver, lui et moi, en vacances, sur un site ou il puisse conjuguer les deux. Je n'avais aucun objectif thérapeutique à l'esprit, je voulais juste offrir à mon fils un moment de bonheur. La rhétorique du miracle de la guérison par les dauphins n'a jamais recueilli mon adhésion. Toutefois, ces animaux sont devenus avec le temps un moyen d'apprendre à comprendre, à décoder et a motiver I'attention de mon enfant. Je suis allée à Cadaques, sur la Costa Brava, en Espagne, dans un site où un vétérinaire utilisait quatre dauphins (de l'espece Tursiops truncatus) en semi-liberté dans un but thérapeutique. Il a accepté mon désir de placer Jonathan dans l'eau avec les dauphins à la condition que je trouve un thérapeute pour l'encadrer.

    Après de vaines recherches en France, je suis rentrée en contact avec un couple de chercheurs universitaires, Veronique Servais, psychologue et chercheur en anthropologie de la communication en Belgique, et Jean-Luc Renck, ethologue et spécialiste des relations entre l'animal et l'homme. Trois années durant, ils sont venus nous rejoindre en Espagne. L'aventure est devenue humaine. Jonathan n'était finalement pas le seul à devoir apprendre à se comporter face à une situation nouvelle. Résultat : le fait que nous soyons tous logés à la même enseigne a de toute évidence créé un contexte extrêmement porteur. Un autre aspect non négligeable du projet revient à la collaboration entre professionnels et parents, pour laquelle nous avons opté. La confiance et le respect mutuels que cet horizon présume d'installer ne sont pas tombés du ciel. Avant d'en arriver là, nous avons du sortir de nos coquilles respectives pour apprendre à partager des réflexions et des remises en question quotidiennes. Choisir de balayer son ego n'est pas une mince affaire, même auprès des dauphins ! En fait, cette histoire cousue main pour un enfant autiste nous a largement propulsés au cour de la communication entre les hommes. Nous avons dû nous rendre à l'évidence que, pour vivre pleinement ce projet basé sur le bien-être d'un enfant, le notre serait tout aussi précieux à épanouir. Si nous n'avions pas choisi d'éclaircir les premiers orages survenus entre nous, notre aventure ne baignerait pas dans autant de clarté et de sincérité et qu'en serait-il des sourires de Jonathan ? »

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    1- Dans Sans les animaux, le monde ne serait pas humain de Karine Lou Matignon chez Albin Michel poche 2003